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Analyse : La fenêtre d'Overton, un concept qui peut expliquer la montée de l'extrême droite et le reflux de la gauche

  • ylanslimane
  • 20 juil.
  • 7 min de lecture

Portugal, Pologne, Roumanie, Allemagne... Les récents scrutins ayant pris place en Europe, mais aussi dans le monde, renforcent l'idée d'un duel qui s'installe entre les forces nationalistes d'extrême droite qui s'implantent durablement dans le paysage politique et les partis libéraux de droite modérée. Quitte à reléguer la gauche au stade d'observateur impuissant de cette lutte. Mais comment expliquer cette situation ? Un concept peut servir d'élément de réponse : la fenêtre d'Overton.


De haut en bas et de gauche à droite, des figures de l'extrême droite ayant enregistré des résultats significatifs dans leurs pays respectifs : André Ventura au Portugal, Alice Weidel en Allemagne, Donald Trump aux États-Unis, Marine Le Pen en France et Anamaria Gavrilă, Călin Georgescu et George Simion en Roumanie. | Heute.at et Wikimedia Commons
De haut en bas et de gauche à droite, des figures de l'extrême droite ayant enregistré des résultats significatifs dans leurs pays respectifs : André Ventura au Portugal, Alice Weidel en Allemagne, Donald Trump aux États-Unis, Marine Le Pen en France et Anamaria Gavrilă, Călin Georgescu et George Simion en Roumanie. | Heute.at et Wikimedia Commons

Mais d'abord, qu'est-ce que la fenêtre d'Overton ?


Théorisée par le lobbyiste et politologue américain Joseph Overton, membre d'un think tank conservateur, la fenêtre d'Overton est un concept qui revient régulièrement pour décrire la situation politique contemporaine. Elle permet de définir l'ensemble des idées considérées comme acceptables par l'opinion publique à un moment précis. Ainsi, une personnalité politique qui exprimerait un discours en dehors de ce champ se verrait immédiatement disqualifier et rejeter en masse par la population. Or, la fenêtre d'Overton n'est pas un concept fixe, elle peut bouger et intégrer des opinions qui étaient auparavant discréditées. Elle peut donc se contracter et s'élargir au gré de différents contextes.


Un exemple d'élargissement de la fenêtre d'Overton peut être celui du cas Zemmour. En 2022, un candidat plus à droite que Marine Le Pen se présente à l'élection présidentielle : le polémiste et chroniqueur de CNews Éric Zemmour. Condamné à de multiples reprises pour provocation à la haine raciste et anti-musulmane, sa candidature sert d'abord le RN, ce dernier passant pour un parti moins extrémiste et plus acceptable aux yeux de la population, servant la fameuse stratégie de la dédiabolisation de Marine Le Pen, qui peut être vu comme un moyen d'élargir la fenêtre d'Overton. Mais ce n'est pas tout : Zemmour a laissé infuser dans l'opinion publique des termes jusqu'alors tabou, comme celui de grand remplacement. Cette théorie, unanimement décrite comme raciste et xénophobe, et qui alerte sur un supposé remplacement de la population européenne par des migrants extra-européens, et coordonné par les élites politiques, a fini par trouver un certain écho à force d'être répété à outrance, d'abord dans les partis d'extrême droite comme au RN, avant d'être repris par la droite classique, la candidate LR Valérie Pécresse employant ce terme lors d'un meeting :

"Il n'y a pas de fatalité au grand remplacement et au grand déclassement."

Le rôle prépondérant des médias et des réseaux sociaux


Mais cet élargissement de la fenêtre d'Overton sur la droite ne se fait pas tout seul, il passe par les médias et les réseaux sociaux qui jouent un rôle central dans celui-ci. En effet, dans un paysage médiatique qui est toujours à la recherche du buzz, les discours explosifs des personnalités d'extrême droite y trouvent un écho particulier. On assiste alors à une course à l'échalote de celui qui aura le discours le plus radical et qui parviendra à faire le tour des plateaux TV. De plus, l'extrême droite installe ses relais dans les médias pour que son discours soit relayé et rendu acceptable, voire évident aux yeux de la population. Le projet Périclès (pour Patriotes Enracinés Résistants Identitaires Chrétiens Libéraux Européens Souverainistes) du milliardaire ultra-conservateur Pierre-Édouard Stérin s'inscrit dans cette logique : doté d'un budget de 150 millions d'euros sur dix ans, celui-ci, en plus de soutenir financièrement et de former des personnalités politiques d'extrême droite, commande en masse des sondages d'opinion sur des sujets fétiches de cette mouvance politique, tels que l'immigration, l'insécurité ou l'extrême gauche. Ces sondages sont largement diffusés dans l'espace médiatique et ont pour effet d'installer durablement ces idées dans celui-ci, mais aussi de jeter un discrédit sur la gauche, perçue comme l'ennemi naturel de ces théories. Un sondage largement commenté a été diffusé en février dernier par un proche de Pierre-Édouard Stérin, dans lequel 7 Français sur 10 accueillerait favorablement l'arrivée d'un chef d'État de la société civile, en particulier un homme d'affaire, servant ainsi l'agenda libertarien du milliardaire. Ce dernier, soutien affiché de Jordan Bardella, plus libéral économiquement, face à Marine Le Pen au RN, a fait de cet aspect un des fers de lance dans sa croisade médiatique.


Pierre-Édouard Stérin, un homme d'affaire puissant et discret, relais affiché des sphères nationalistes et conservatrices dans le paysage médiatique. | Wikimedia Commons
Pierre-Édouard Stérin, un homme d'affaire puissant et discret, relais affiché des sphères nationalistes et conservatrices dans le paysage médiatique. | Wikimedia Commons

Mais les médias font face à un désintérêt d'une partie de la population, notamment des plus jeunes. Ce sont donc les réseaux sociaux qui se retrouvent en première ligne pour poursuivre le travail d'élargissement de la fenêtre d'Overton, grâce à des entrepreneurs proches de l'extrême-droite qui contrôlent ceux-ci. C'est le cas d'Elon Musk, patron de X, très proche de Donald Trump jusqu'il y a peu, et qui apporte son soutien à toutes les formations nationalistes en Europe, même les plus infréquentables (dont l'AfD en Allemagne). Ce dernier a réussi, depuis sa prise de contrôle de Twitter en 2022, à transformer le réseau social en lieu de relais des idées les plus conservatrices, mettant en avant des contenus masculinistes, climatosceptiques, racistes ou homophobes sous couvert de la défense d'une liberté d'expression totalement débridée, n'allant souvent que dans un sens. Mais si Musk reste un des exemples les plus évidents, d'autres patrons de réseaux sociaux, n'étant pas forcément connus pour leurs liens avec l'extrême-droite, se sont empressés de déclarer allégeance à Trump lors de son élection, comme Mark Zuckerberg, boss de Facebook, Whatsapp et Instagram. Ainsi, le PDG de Meta s'est empressé de mettre fin au fact checking de l'information sur ses plateformes en janvier dernier, au moment du retour de Trump à la Maison-Blanche, se rapprochant ainsi de la vision défendue par Musk avec X. Ce climat délétère participe encore à déplacer toujours plus sur la droite la fenêtre d'Overton, en délaissant les idées progressistes qui se retrouvent à la marge de celle-ci.


Des inégalités diverses pour expliquer la réception de ce concept


Plusieurs formes d'inégalités sociales viennent finalement renforcer l'influence de la fenêtre d'Overton, servant ainsi les effets que nous avons décrits jusqu'ici. En effet, les individus vont avoir une exposition et une lecture différentes selon plusieurs facteurs à prendre en compte. D'abord, le rapport à la fenêtre d'Overton va être notamment influencé par leur niveau d'éducation. Les individus peu éduqués vont en effet avoir tendance à s'informer via des canaux médiatiques mainstream et peu diversifiés, précisément là où les opinions majoritaires sont les plus diffusées et où la fenêtre d'Overton va se déplacer le plus rapidement. Les plus éduqués, eux, adoptent généralement une diversité de sources bien plus importante, et ont accès à des analyses plus poussées de l'actualité, leur permettant de ne pas se laisser convaincre par des discours populistes et simplistes.


Dans le même temps, ceux qui s'informent via des canaux mainstream, et donc qui sont plus exposés aux idées populistes, vont avoir tendance à mettre en relation ces idées avec leur situation sociale. Ainsi, le discours majoritaire sur l'immigration qui stigmatise les migrants et veut les renvoyer hors des frontières nationales trouve un certain écho pour des individus en situation de précarité économique, et qui voit donc les migrants comme les parfaits boucs émissaires responsables de cette situation. C'est ainsi que ce genre d'idées, d'abord diffusées dans les canaux d'informations populaires, sont acceptées par une majorité de la population, qui met en relation ces discours simplistes avec leur situation personnelle.


On peut même pousser l'analyse plus loin en la liant avec un facteur géographique. Les populations les moins éduquées sont le plus souvent réunies dans les zones à faible densité. À contrario, ceux avec le niveau d'études le plus élevé vivent en ville, là où la densité est la plus élevée. Ainsi, ceux qui sont le plus exposés et affectés par la fenêtre d'Overton se trouvent dans les campagnes, soit là où le vote d'extrême-droite explose, alors que nous avons précisé juste avant que cette idéologie se retrouve de plus en plus mise en avant dans le cadre de la fenêtre d'Overton. De là à faire un lien entre ce phénomène et le vote d'extrême-droite ?


Des répercussions politiques lourdes


Le déplacement toujours plus à droite qu'effectuent les démocraties mondiales peut être une des conséquences du déplacement de la fenêtre d'Overton. Et cette tendance tend à s'accélérer en 2025 : en Allemagne et au Portugal, l'AfD et Chega se sont pour la première fois hissé à la deuxième place avec entre 20 et 25% des voix derrière la droite, au Canada, le Parti conservateur, sous l'impulsion du très à droite Pierre Poilievre, a atteint son point le plus haut depuis les années 80, sans toutefois se hisser au pouvoir, et en Pologne, le national-conservateur Karol Narowcki est parvenu à garder la présidence dans le giron du PiS, poursuivant donc la cohabitation avec le gouvernement libéral qui dure maintenant depuis un an et demi.


Dans le même temps, la droite libérale se porte aussi très bien : en Europe, les partis de centre-droit sont au gouvernement dans 21 des 27 États-membres de l'UE, et ils sont même à la tête de ceux-ci dans 13 États-membres. Dans les derniers scrutins en Pologne, en Roumanie ou au Portugal, elle s'est hissée en première ou deuxième position, à chaque fois face à l'extrême-droite. Dans la logique de la fenêtre d'Overton, les partis de centre-droit ont su tirer leur épingle du jeu en confortant leur position de partis modérés et en s'imposant comme le vote utile logique pour ceux qui voudraient éviter l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir. Ainsi, les partis de gauche se retrouvent souvent mis en minorité et cantonnés à l'opposition. Cela est retranscrit dans ce graphique présentant l'orientation des partis politiques qui gèrent les gouvernements des États-membres de l'UE. Si la droite, déjà majoritaire il y a 10 ans, a progressé en gouvernant 13 pays, la gauche a dû faire face à plusieurs pertes, ne contrôlant aujourd'hui plus que cinq pays. Même dans les coalitions incluant des partis de gauche et de droite, celle-ci est fréquemment à la tête du gouvernement et impose ses vues de manière prioritaire.


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Toutefois, il convient de ne pas faire reposer la responsabilité de cette tendance sur le seul concept de la fenêtre d'Overton. Celui-ci sert d'élément de réponse pour expliquer comment les opinions conservatrices et nationalistes infusent de plus en plus dans la société, mais ne prend pas forcément en compte d'autres facteurs d'ordre culturel, historique, voire social, en ne restant qu'un outil de vulgarisation, sans validité du point de vue des sciences humaines et sociales qui puise dans plusieurs domaines, sans prendre en compte la complexité de chaque aspect.

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