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Espagne : 500 000 sans-papiers vont être régularisés, à rebours du reste de l'Europe

  • ylanslimane
  • il y a 16 minutes
  • 4 min de lecture

Alors que la quasi-totalité des pays du Vieux Continent durcissent plus ou moins drastiquement leur politique migratoire dans un contexte de montée des droites nationalistes, l'Espagne fait toujours figure d'exception. Le pays va ainsi régulariser 500 000 migrants, d'ici au mois de juin. Une mesure issue d'une initiative citoyenne.

Des centaines de milliers de travailleurs sans-papiers pourront bénéficier de la nationalité espagnole grâce à ce décret-loi. | OCR
Des centaines de milliers de travailleurs sans-papiers pourront bénéficier de la nationalité espagnole grâce à ce décret-loi. | OCR

Une proposition issue d'une initiative ayant recueilli 700 000 signatures


C'est le 26 janvier que le parti de gauche radicale Podemos a annoncé un pacte avec le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez afin de procéder à cette régularisation massive. Concrètement, les ressortissants étrangers dépourvus d'un casier judiciaire, pouvant prouver qu'ils sont arrivés dans le pays avant décembre 2025 et présents depuis au moins cinq mois, auront bientôt la possibilité de prétendre à un permis de séjour d'un an renouvelable. Les personnes ayant demandé l'asile avant décembre 2025 sont aussi concernées.


La mesure est reprise d'une Initiative législative populaire (ILP), soutenue par de nombreuses associations de la société civile mais aussi l'Église catholique, et signée par plus de 700 000 personnes. Toutefois, c'est bien par décret-loi que cette loi va être adoptée, permettant de contourner les oppositions conservatrices et d'extrême droite qui étaient en position de torpiller son approbation par le Congrès des députés.


La défense d'une immigration humaine et nécessaire invoquée


Plusieurs raisons sont mises en avant par les défenseurs de ces régularisations pour les justifier. D'abord, pour le Premier ministre Pedro Sánchez, si le pays veut maintenir sa position de moteur économique de l'Europe, avec une croissance du PIB s'élevant à 2,8% en 2025, l'immigration est une condition nécessaire à prendre en compte.


Dans un pays où, comme ailleurs en Europe, la population se fait vieillissante, le besoin de main-d'œuvre est crucial dans de nombreux domaines. La directrice adjointe du Migracy Policy Institute Europe, Jasmijn Slootjes, explique ainsi : "Si l'on examine le déclin démographique, le taux de fécondité en Espagne est le plus bas d'Europe, il est vraiment très faible". Pour elle, le gouvernement ne fait que régulariser une main-d'œuvre qui était de toute façon déjà présente :  "Il y avait beaucoup de pénuries de compétences, de main-d'œuvre, et de facto, beaucoup de migrants en situation irrégulière travaillent, surtout dans le secteur informel." Les travailleurs sans papiers sont en effet nombreux dans les fermes, les magasins ou encore les restaurants.


Ces migrants, principalement issus d'anciennes colonies d'Amérique latine ou de pays d'Afrique du Nord, vont aussi, selon Sánchez, permettre de renforcer le système de sécurité sociale espagnol, grâce à leur intégration dans l'économie formelle du pays.


L'enjeu d'une immigration plus humaine est aussi soulevé par le gouvernement, alors que l'Europe, sous l'impulsion de l'arrivée au pouvoir des droites radicales, opère un tour de vis en la matière. En Allemagne par exemple, longtemps terre d'accueil, le ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt s'est félicité en début d'année que le pays soit moins attrayant pour les migrants, poussé par une extrême droite qui est au coude-à-coude avec sa formation conservatrice dans les sondages.


Pas de quoi faire reculer les autorités espagnoles. Ione Belarra, secrétaire générale de Podemos, a défendu bec et ongle la mise en place de ces régularisations :

"Il est clair qu'ils travaillent, et qu'ils travaillent dans des conditions d'exploitation. Travailler sans papiers, c'est l'esclavage du 21ème siècle. C'est l'objectif de cette régularisation : que personne dans ce pays ne travaille sans droits."

Il faut dire que l'Espagne a une longue tradition d'accueil de travailleurs immigrés. Depuis la chute du franquisme et le retour de la démocratie en 1978, plusieurs grandes vagues de régularisations ont eu lieu, en particulier sous le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero qui a régularisé près de 600 000 immigrés en 2005. Même la droite s'y est adonnée, notamment durant la période 2000-2001, avec plus de 500 000 demandes accordées durant cette période.


Chiffres obtenus sur le site du ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations.
Chiffres obtenus sur le site du ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations.

La droite et l'extrême droite montent au créneau


Politiquement, la mise en place de cette mesure réclamée par Podemos permet au Premier ministre de s'assurer du soutien essentiel de la formation de gauche radicale à son gouvernement, alors qu'il a récemment perdu sa fragile majorité après que la formation indépendantiste catalane Junts lui a retiré son soutien. Sánchez est aussi fragilisé par les affaires de corruption ayant touché son ex-bras droit, sa femme ou son frère, mais aussi les scandales d'agressions sexuelles ayant éclaboussé plusieurs hauts responsables de son parti, le PSOE. Tout ça sans oublier les accidents ferroviaires ayant touché l'Espagne en début d'année, et qui ont réalimenté les critiques sur la négligence dont l'exécutif a pu faire preuve quant à l'état des chemins de fer.


Du côté de l'opposition, qui réclame la démission du chef de l'État depuis bien longtemps, ces régularisations sont évidemment loin de faire consensus. Santiago Abascal, leader du parti d'extrême droite Vox, s'est empressé de conspuer la mesure sur ses réseaux sociaux : "Le tyran Sánchez déteste le peuple espagnol. Il veut le remplacer". Chez les conservateurs, bien que ceux-ci aient exprimé leur mécontentement face à l'adoption de ce décret-loi, un certain malaise persiste. D'abord parce qu'ils avaient eux-mêmes eu recours à des régularisations similaires lorsqu'ils étaient au pouvoir. Mais aussi parce que le PP avait permis la tenue des débats sur l'ILP au Congrès il y a deux ans. Alberto Núñez Feijóo, patron du parti de droite, semble donc avoir changé d'avis alors que Vox atteint des niveaux records dans les intentions de vote.


Malgré tout, le soutien à l'immigration reste important en Espagne. En mai dernier, le groupe de réflexion Funcas avait constaté que seulement 28% des personnes interrogées se déclaraient favorables à une restriction de l'immigration en 2024. De quoi rassurer Pedro Sánchez, qui espère se maintenir au pouvoir au moins jusqu'aux prochaines élections générales, prévues en 2027.

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